Les Pâques de notre enfance… Réminiscences…
Parler du passé ne le fera sûrement pas revenir mais, par les liens ténus de notre fugace mémoire, nous relie à lui, nous relie à ce monde qui était le nôtre, en l’occurrence celui de notre enfance, monde méconnu de notre société hyperconnectée et de haute technicité, avide de performances, à la volonté de puissance exacerbée… hélas ! parfaitement déboussolée, sans âme ni repères, et à l’avenir plus qu’incertain.
Parler du passé nous relie à celles et ceux, proches ou disparus, avec qui nous avons cheminé en des temps révolus, temps paisibles et heureux, riches de joies simples et variées, de joies liées au cycle de la vie et des saisons, de joies partagées lors de fêtes communes s’égrenant au fil de l’an.
En ce temps-là , renouveau printanier et salut de l’âme allaient de pair et s’accordaient harmonieusement, s’entrelaçant en un thyrse heureux, bâton de marche et fidèle compagnon de route, guide et sésame pour nous ô combien précieux !
Entre autres traditions alliant religion et saison : la fameuse soupe aux neuf herbes du Jeudi Saint, localement appelée Ninkrittla Sùpp ou Griandùnschtig Sùpp (*) ; la chasse aux œufs déposés en secret par le lièvre de Pâques dans les recoins oubliés des jardins fleuris ; les œufs artistiquement décorés, chefs-d’œuvre d’art populaire, offerts en guise de porte-bonheur à celles et ceux qui nous sont chers ; ces autres œufs teintés que les clients de passage lèvent et entrechoquent aux tables des bistrots ; notre typiquement alsacien (depuis le XVIe siècle) Oschterlamla, agneau pascal en pâte à biscuit saupoudré de sucre glace, que l’on se partage au petit déjeuner du matin de Pâques, en souvenir du dernier repas pris par les Hébreux avant leur sortie d’Égypte ; sans oublier cocottes et poulettes, lapins et lièvres, œufs et cloches en onctueux chocolat au lait ou intense chocolat noir, incontournables délices du palais pour petits et grands.
En outre, en nos verdoyantes campagnes, le Temps Pascal correspond à la saison du bouquinage, autrement dit à la saison des amours chez les Lièvres (Lepus europaeus). En nos fertiles terroirs, nos bucoliques capucins ne se montrent, hélas ! plus guère, victimes des pesticides qui y sont déversés à haute dose.
Sur les blés en herbe, la rosée chargée d’intrants chimiques souille les mamelles des hases allaitantes, empoisonnant leurs levrauts (ou levreaux) tétant.
Croyants ou non croyants, bons paroissiens ou moins bons paroissiens – que le Bon Dieu, dans son infinie bonté, ferme un Å“il et nous pardonne si nous appartenons à cette dernière catégorie ! – nous étions tous, y compris dans nos écoles publiques (notamment celles d’Alsace et de Moselle, en terres concordataires), biberonnés aux histoires de l’Histoire Sainte, aux textes sacrés des Écritures.
Juifs, catholiques et protestants, nous connaissions tous Moïse, Moïse trouvé en son couffin de joncs tressés et sauvé des eaux par la fille de Pharaon ; les dix plaies d’Égypte : eaux du Nil changées en sang, pullulation de grenouilles, invasion de criquets ou sauterelles plus tout le reste… ; la sortie d’Égypte et la quête de la Terre Promise où coulent le lait et le miel ; la traversée du désert et celle miraculeuse de la mer Rouge ; la providentielle manne tombée du ciel ; Aaron, frère de Moïse, qui de son bâton de roi frappant le roc fit jaillir une source d’eau vive en plein cÅ“ur du désert ; le buisson ardent, au mont Horeb, qui brûle sans jamais se consumer ; la montée au Sinaï et la remise par Yahweh (YHWH) à Moïse des Tables de la Loi aux Dix Paroles ou Dix Commandements gravés ; la colère de Moïse à la vue du Veau d’Or dressé par le peuple en son absence… Veau d’Or qui, soit dit en passant, est toujours – et plus que jamais – debout, arrogant survivant de notre mouvante légende des siècles…
À l’Exode du Peuple Élu, les chrétiens rajoutent la Résurrection du Christ. Comme vous peut-être également qui lirez ces lignes, j’ai eu la grande chance de ne pas avoir connu les turbulences générées par les antagonismes qui opposaient nos communautés, celle d’avoir été élevé dans la confiance mutuelle retrouvée.
Dimanche des Rameaux, cérémonie de la bénédiction des rameaux, rameaux de Buis (Buxus sempervirens) en l’occurrence, ornés de rubans de papier de soie de couleur, que l’on piquait dans les jardins…
Lavement des pieds du Jeudi Saint, rituel d’une symbolique forte, où en toute humilité, le maître lave les pieds de ses serviteurs… Exemple que, par les temps qui courent, l’on serait bien inspiré de suivre !
Vendredi Saint, sombre journée de jeûne et d’abstinence où, au moment de l’agonie du Christ en Croix se déchire de haut en bas le voile du Temple, jour où, en nos églises, se lit ou se chante la Passion du Christ…
Reniement de Pierre aux trois chants du coq…
Enchantement du Vendredi Saint… sublime lumière au cœur des ténèbres… lumière qui perdure en moi…
Radieux lever du soleil le matin de Pâques, jour où les saintes femmes trouvent le tombeau vide… pierre roulée… linceul plié…
Christ ressuscité !
Les deux pèlerins, Kleophas et son anonyme compagnon, sur le chemin d’Emmaüs…
Les doutes de Thomas, l’incrédule…
Besoin de preuves visibles, de preuves tangibles…
Signes avant-coureurs et prémices de temps nouveaux à venir où le visible occulte l’invisible, où le quantifiable dame le pion à l’impondérable, où le factuel prime sur le spirituel, où le matériel éclipse le sacré…
Prémices d’un nouvel ordre ou plutôt d’un nouveau désordre où l’exacerbée volonté de puissance de despotes non éclairés mais parfaitement malfaisants tente d’imposer sa loi au monde…
Déni en marche…
Déni d’autrui et de soi…
Déni de la Vie, rupture d’avec le Vivant…
Déni du Divin, rupture d’avec Dieu, d’avec Dieu le Père, Créateur du Ciel et de la Terre, Dieu de l’Univers…
Âge des reniements… des reniements et des trahisons tous azimuts…
Jours sans gloire ni coq chantant… jours sans lendemains qui chantent !
Mais aujourd’hui, fi de tout cela !
En ce jour de fête, laissons-nous gagner par la puissante vague du renouveau que, via la Déesse Mère et Dame Nature, dans son inaltérable magnanimité, le Créateur nous envoie.
Où que nous allions, de merveilleuses floraisons nous attendent.
Ne nous privons pas de l’extraordinaire spectacle dont, en tous lieux, elles nous gratifient.
Les jolis noms vernaculaires que les anciens leur ont attribués sont non seulement à leur image mais conforme aux circonstances.
À notre langue, ils apportent le sel de la terre, les saveurs de nos racines et celles de nos riches terroirs. Ils accompagnent nos champêtres déambulations en un chamarré cortège agrémenté d’harmonieuses sonorités et de chatoyantes couleurs.
Ainsi trouvons-nous :
Fleur du Vendredi Saint pour l’Anémone des bois ou Anémone sylvie (Anemone nemorosa) ; Alléluia pour l’Oxalis petite-oseille (Oxalis acetosella) que d’aucuns nomment Surelle ou Pain-de-coucou ; Pâquerette ou Pâquette (Bellis perennis), notre Belle pérenne, la Toujours Belle, celle dont le nom carillonne Pâques jusqu’au cœur de nos cités de pierre ; Véronique (Veronica persica & compagnie), la vraie icône ou image du Christ, du nom de celle qui accompagna Jésus sur le chemin de Croix et qui, sur son visage meurtri, appliqua le linge qui gardera sa divine empreinte ; Clefs de Saint-Pierre ou Clefs du ciel pour la Primevère officinale (Primula officinalis = Primula veris), encore nommée Coucou, du nom de l’emblématique oiseau annonciateur du printemps ; Arbre de Judée ou Gainier silicastre (Cercis siliquastrum), arbre auprès duquel, après avoir trahi Jésus, Judas aurait scellé son sort…
Par ailleurs, à pareille saison, sont à l’honneur :
Le Mousseron ou Tricholome de la Saint-Georges (Calocybe gambosa), champignon printanier prisé des connaisseurs, n’ayant rien à envier à l’excellentissime Morille (Morchella esculenta, conica et rotunda), du nom du saint, grand pourfendeur du Dragon devant l’Éternel, dont la fête est le 23 avril.
Dans son sillage, aux lisières et le long des haies, apparaît le Bibion ou Mouche de la Saint-Marc (Bibio marci), mouche d’un noir de jais, aux pattes postérieures pendantes, du nom de l’apôtre et évangéliste au Lion, que l’on vénère le 25 avril.
Retrouver le fil…
Renouer… renouer avec soi… renouer avec les autres…
Renouer avec la Vie… avec le Ciel et la Terre… avec l’Univers et son Créateur…
Edmond Herold, naturaliste alsacien
(*) Les neuf plantes de la Tradition entrant dans la composition de la soupe du Jeudi Saint :Â
Armoise commune (Artemisia vulgaris) – Égopode podagraire (Aegopodium podagraria) ou Herbe-aux-goutteux – Gléchome faux-lierre (Glechoma hederifolia) ou Lierre terrestre – Ortie dioïque (Urtica dioica) ou Grande Ortie – Pâquerette vivace (Bellis perennis) – Pissenlit officinal (Taraxacum officinale) ou Dent-de-lion – Plantain lancéolé (Plantago lanceolata) ou Herbe-aux-cinq-coutures ou Oreille-de-lièvre – Prêle des champs (Equisetum arvense) – Stellaire intermédiaire (Stellaria media) ou Mouron des oiseaux ou encore Morgeline.
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